Points clés à retenir
- La tempera utilise un liant à base d’émulsion (jaune d’œuf, caséine, gomme) mélangé à de l’eau et des pigments en poudre.
- Le support idéal est un panneau de bois préparé avec plusieurs couches de gesso (craie ou plâtre).
- Le séchage est très rapide (30 secondes à 1 minute) : il faut travailler vite, en couches fines et successives.
- Contrairement à la gouache, la tempera durcit en une pellicule insoluble à l’eau après séchage complet.
- Les couleurs changent très peu en séchant : ce que vous posez est ce que vous voyez.
Alors, c’est quoi, la tempera ?
Le mot vient de l’italien a tempera, qui signifie « à détrempe ». Littéralement : on détrempe des pigments en poudre dans un liant aqueux. Le Grand Palais explique que « les pigments, qui sont la substance colorée de la peinture, se présentent le plus souvent sous forme de poudre et sont constitués d’éléments organiques ou minéraux finement broyés ». Il faut donc une substance pour les agglutiner, assurer la cohérence du mélange et lui permettre d’adhérer au support.
Ce liant, c’est le cœur du sujet. Il peut être du jaune d’œuf (le plus connu), mais aussi du blanc d’œuf, de la caséine (tirée du lait), de la gomme arabique, de la colle de peau, ou même – tenez-vous bien – de la sève de figuier. Oui, les peintres du Moyen Âge étaient ingénieux.
Ce qui distingue fondamentalement la tempera des autres peintures à l’eau, c’est qu’elle forme une émulsion. Comme le détaille Old Holland dans leur guide technique : « Every type of emulsion is made up of three elements: water, an emulsifier (various kinds of glue) and the emulsified substance (the oil). » L’émulsion, c’est ce qui rend la peinture à la fois soluble à l’eau pendant l’application et résistante une fois sèche. Magique, non ?
Pourquoi l’œuf est-il le roi des liants ?
Franchement, j’ai testé la caséine et la gomme arabique. La caséine donne un aspect plus mat, presque poudreux, et elle est moins élastique. La gomme arabique, c’est bien pour les lavis, mais ça n’a pas la même solidité. Le jaune d’œuf, lui, contient de la lécithine – un émulsifiant naturel – et des protéines qui forment un film très résistant en séchant. Résultat : les couleurs tiennent des siècles. Les fresques de Giotto à la chapelle Scrovegni ? Tempera à l’œuf sur enduit. Elles ont 700 ans et elles sont encore éclatantes.
Mon conseil perso : pour débuter, prenez de la tempera en tube toute prête (Sennelier ou Old Holland font des gammes excellentes). La recette maison, je l’ai essayée – 1 jaune d’œuf, 1 volume d’eau, un peu de vinaigre blanc pour la conservation – et c’est galère à doser. Trop d’eau, ça coule ; trop d’œuf, ça craquelle en séchant. J’y reviendrai.
Le matériel : ce qu’il vous faut vraiment
J’ai commis l’erreur de commencer sur du papier aquarelle classique. Erreur. La tempera, c’est une peinture qui travaille par couches fines et qui a besoin d’un support rigide et absorbant. Mon premier tableau, posé sur du papier 300 g/m², s’est gondolé comme une vague en séchant. La faute à l’eau.
Voici ce que j’utilise aujourd’hui :
- Un panneau de bois (contreplaqué bouleau ou MDF) de 5 à 8 mm d’épaisseur. Pas de toile tendue, sauf si elle est montée sur châssis avec un enduit épais.
- Du gesso – une préparation à base de craie ou de plâtre. En magasin, vous trouvez du gesso universel (à base d’acrylique), mais pour la tempera traditionnelle, il vaut mieux du gesso à la colle de peau (rabbit skin glue).
- Des pinceaux : privilégiez les pinceaux synthétiques à poils souples. Les pinceaux en soie de porc sont trop rigides pour les couches fines de tempera.
- Une palette en céramique ou en verre – le plastique, ça absorbe les pigments et c’est impossible à nettoyer.
Préparer le support : l’étape que tout le monde néglige
J’ai perdu trois semaines sur un panneau mal préparé. Voici le protocole qui marche :
- Poncez légèrement le bois (grain 120).
- Appliquez une couche de colle de peau diluée dans l’eau (1 volume de colle pour 10 volumes d’eau) – ça scelle le bois.
- Laissez sécher 24 heures.
- Appliquez 6 à 8 couches de gesso en croisant les sens (horizontal, vertical, horizontal…). Chaque couche doit être fine – on passe le pinceau sans insister.
- Poncez entre chaque couche (grain 220, puis 400 à la fin).
La surface finale doit être lisse comme une feuille de papier, légèrement absorbante. Si elle brille, c’est qu’il y a trop de colle. Raté.
Comment peindre à la tempera : le protocole pas à pas
Le premier jour, j’ai voulu poser une couche épaisse comme de la gouache. Catastrophe. La tempera, ça ne fonctionne pas comme ça. Le séchage est instantané – 30 à 60 secondes au pinceau. Si vous insister, vous arracherez la couche précédente.
Règle n°1 : travaillez en glacis. Diluez votre tempera avec un peu d’eau, posez une couche très fine (presque transparente), laissez sécher 10 minutes, puis reposez une nouvelle couche. La lumière vient de l’accumulation des couches. Plus vous en posez, plus la couleur est profonde. Les primitifs italiens posaient souvent 15 à 20 couches pour un seul ton de chair.
Règle n°2 : respectez les temps de séchage. Sérieux, ne touchez pas à la couche avant qu’elle soit sèche. Un doigt mal placé et c’est la trace définitive. La tempera ne se reprend pas comme l’acrylique : ce qui est sec est sec.
Règle n°3 : travaillez du foncé vers le clair. Pour les ombres, posez des glacis de couleur sombre. Pour les lumières, ajoutez du blanc en dernier. Si vous mettez du blanc en premier, vous ne pourrez pas le recouvrir de foncé sans que ça devienne gris.
| Étape | Dilution | Temps de séchage | Nombre de couches conseillé |
|---|---|---|---|
| Fond (sous-couche) | 1 volume tempera / 2 volumes eau | 15-20 minutes | 2 à 3 |
| Glacis (modélés) | 1 volume tempera / 3 volumes eau | 10 minutes | 5 à 10 |
| Détails fins | 1 volume tempera / 1 volume eau | 5 minutes | 1 à 2 |
| Rehauts de blanc | Pâte pure, sans eau | 2-3 minutes | 1 |
Est-il possible d’utiliser la tempera sur du papier ?
Oui, mais avec des précautions. Le papier doit être épais (minimum 300 g/m²) et encollé – c’est-à-dire traité avec une colle pour ne pas absorber l’eau trop vite. J’ai testé du papier aquarelle Arches 300 g/m² encollé à la gélatine : ça fonctionne si vous travaillez avec très peu d’eau. Mais honnêtement ? Le rendu n’est jamais aussi satiné que sur un panneau de bois préparé. Si vous voulez dessiner des études, prenez du papier à dessin épais (type Canson Montval) sans apprêt. Mais pour une œuvre finale, le bois reste le support roi.
Différence entre la tempera et la gouache
Question que je reçois tout le temps. Voici les vrais différences, pas du baratin de fiche technique :
- Le liant : la gouache utilise de la gomme arabique (comme l’aquarelle), la tempera utilise une émulsion (œuf, caséine).
- Le séchage : la gouache reste ré-soluble dans l’eau même une fois sèche. La tempera, une fois durcie, ne se dissout plus – Old Holland précise que « paints manufactured using a protein emulsion dissolve easily and their color tone, saturation and lightness change little when they dry out ». En clair : la tempera est plus résistante et conserve mieux ses couleurs.
- L’opacité : la gouache est opaque, la tempera est semi-transparente (comme l’aquarelle, mais plus couvrante).
- La texture : la gouache est crémeuse, la tempera est plus fluide et sèche en une pellicule très fine.
Mon avis : si vous voulez des aplats mats et couvrants, prenez de la gouache. Si vous voulez des transparences lumineuses et une précision de miniature, la tempera est imbattable. Mais ne comptez pas faire un tableau au couteau à la tempera – ça ne marche pas.
Les problèmes que vous allez rencontrer (et comment les éviter)
J’ai fait une collection d’erreurs. Voici les trois qui m’ont le plus coûté :
Les craquelures
Si vos couches sont trop épaisses, la tempera se rétracte en séchant et… pschitt, fissure. La solution : diluez plus et posez plusieurs couches fines plutôt qu’une seule épaisse. Et ne peignez pas sur une couche encore humide.
La moisissure
La tempera à l’œuf, c’est un bouillon de culture si vous la gardez trop longtemps. Je conserve ma mixture maison au frigo, dans un pot hermétique, avec une goutte d’huile de clou de girofle (antiseptique naturel). Ça tient 4-5 jours. Après, ça sent mauvais et ça tourne. Les tubes du commerce tiennent des mois, eux.
La mauvaise adhérence
Si la couche de fond pèle ou se décolle, c’est que le support était gras ou pas assez absorbant. Avant d’appliquer la première couche, passez un chiffon avec de l’alcool à 90° sur le panneau préparé. Ça enlève les résidus de doigts.
Ma recette de tempera maison (la version qui marche)
Bon, je vous ai dit que j’avais galéré. Après des mois de tâtonnements, voici la recette que j’utilise aujourd’hui pour mes œuvres :
- Cassez un œuf, séparez le blanc du jaune. Retirez la membrane du jaune (roulez-le sur du papier absorbant, ça l’enlève).
- Mélangez le jaune avec le même volume d’eau (1 cuillère à café d’eau pour 1 jaune).
- Ajoutez 2 gouttes de vinaigre blanc ou de citron (conservateur).
- Incorporez les pigments en poudre petit à petit – la consistance idéale est celle du lait entier. Pas plus épais.
- Filtrez le tout dans un bas en nylon (il reste toujours des grumeaux).
Attention : cette mixture se conserve 3 jours au frigo. Et ne la congelez pas – l’œuf se déstructure.
Franchement, pour les débutants, je recommande d’acheter de la tempera en tube. La préparation maison, c’est bien quand on maîtrise déjà les bases. Sinon, on se décourage vite.
Pourquoi j’ai adopté la tempera (et pas l’acrylique)
L’acrylique, je trouve ça trop plastique. Ça sèche en formant une pellicule brillante un peu vulgaire. La tempera, c’est autre chose. C’est une peinture qui vous oblige à réfléchir avant de poser le pinceau. Pas de retouche possible, pas de repentir facile. Ça vous discipline. Et le rendu final – cette lumière qui semble venir de l’intérieur du tableau –, je n’ai jamais rien trouvé d’équivalent.
Bien sûr, c’est exigeant. Il faut préparer son support, maîtriser son eau, accepter de recommencer. Mais quand vous posez la dernière couche de glacis et que la couleur s’illumine… vous oubliez toutes les galères.
Alors, prêt à tenter l’expérience ? Prenez un tube de tempera, un petit panneau préparé, et lancez-vous. Et si votre première couche part en vrille ? Tant pis. La mienne aussi. C’est en ratant qu’on apprend – et la tempera vous apprend la patience, d’une manière que peu d’autres médiums savent faire.